INTERVIEW – Flic dans l’âme

Rencontre avec Olivier Norek, policier, scénariste et écrivain.

 

Après une trilogie policière sur la Seine-Saint-Denis, Olivier Norek a décidé de s’affranchir de son héros, le capitaine Victor Coste et de la banlieue, quittant sa « zone de confort » pour explorer de nouveaux horizons. Avec Entre deux mondes, l’auteur se plonge dans l’univers des migrants et plus précisément celui de la Jungle de Calais. Olivier Norek, lui-même petit-fils de réfugié polonais, n’a pas oublié ses racines et l’arrivée de ses parents en France. Saisi par sa propre réaction de peur face à l’arrivée massive de migrants, il a souhaité placer au cœur de sa nouvelle intrigue ce drame humain. Fidèle à son écriture directe empreinte de réalisme, il s’est immergé trois semaines dans le plus grand bidonville d’Europe, a vécu avec les policiers, tout en interrogeant les habitants et les élus calaisiens pour comprendre leur quotidien.

 

Entre deux mondes : le pitch

Fuyant le régime sanguinaire de Syrie de Bachar, le capitaine Adam Sarkis décide d’envoyer sa femme Nora et sa fille Maya en France, à six mille kilomètres de là, dans un endroit où elles devront l’attendre en sécurité avant de gagner l’Angleterre. Lorsque le policier syrien arrive à dans la Jungle de Calais, il ne retrouve pas sa famille. Plongé dans un univers de chaos, il découvre « un monde entre deux mondes pour damnés de la Terre ». Dans cet univers sans loi, aucune police n’ose mettre les pieds. Difficile pour un flic comme Adam de rester impassible devant les crimes qui sont perpétrés en toute impunité dans l’enceinte de ce bidonville. Aidé de Bastien, un policier français fraichement arrivé à la tête d’une brigade dans le commissariat de Calais, ils devront faire face à la dure réalité dans laquelle est plongée cette zone de non-droit.

Vous avez écrit une trilogie policière dans une veine que l’on qualifie de « procédurale », avec Entre deux mondes, on change complètement de registre et de style…

Oui c’est vrai, ce livre est un roman noir. J’ai modestement essayé de faire rentrer la petite histoire dans la grande avec un grand H ! J’ai souhaité faire un roman noir qui s’inscrit dans un fait sociétal pour sortir du polar classique. Ça ne m’intéresse pas de faire le récit d’un flic cabossé par la vie qui traque un serial killer et qui, à la fin, l’arrête. Pour être sûr de faire quelque chose de nouveau, j’ai choisi un fait de société : la Jungle de Calais. En prenant cette option, peut-être risquée, je savais que je m’attaquais à un sujet singulier.

Pour documenter votre sujet, vous avez appliqué une approche quasi journalistique d’immersion, c’est un angle presque documentaire…

En effet, je ne me suis pas contenté de passer une après-midi sur place en me disant : « ça y est j’ai compris la situation ! ». D’abord, je veux être crédible pour mes lecteurs ! Pour avoir une véritable radiographie de la situation, je suis resté trois semaines dans la Jungle, j’ai côtoyé les migrants : Soudanais, Syriens… les CRS, qui en général restent une semaine sur place, mais aussi les flics du cru, ceux du « comico » de Calais (commissariat en argot, ndlr), les associations, la population, des journalistes locaux, des professeurs du CNRS, de Science Po.

Comment fait-on ensuite pour se défaire de la réalité et tisser une intrigue faite de fiction ?     

Une fois que j’ai eu toutes les informations nécessaires pour construire mon histoire, j’ai fait en sorte d’en utiliser le moins possible. Ainsi, je sais que je ne dis pas de bêtises, mais je n’ai pas besoin de m’expliquer. Le plus délicat, c’est de faire passer des informations à l’intérieur d’une action. De cette façon, on peut éventuellement délivrer une touche de réalisme sans faire l’étalage d’un savoir. Quand je décris la Jungle, c’est à travers le regard de mes personnages : Adam le migrant ou Bastien le flic. Ce n’est pas docte. Quand j’évoque un hangar rempli de cadavres victimes de la torture du régime syrien, là encore, je me suis documenté.

Olivier Norek – (c) bruno Chabert

Entre migrants et policiers, vous avez côtoyé les deux côtés de la barrière. Comment se passe cette cohabitation forcée ?  

Les migrants sont prêts à tout pour gagner l’Angleterre, pour sauver leur peau… et le job des policiers, c’est de les en empêcher sans les blesser. Tous les soirs, c’est le même manège qui recommence. Policiers et migrants se retrouvent sur les autoroutes, au milieu de barrages sauvages. Dans ce chaos, les collègues sont présents pour éviter que les migrants ne prennent d’assaut les camions, ou ne blessent les chauffeurs. Bien sûr les policiers utilisent des « lacrymo », mais ce n’est pas létal, ils sont aussi là pour éviter que les migrants ne soient fauchés par un camion ou une voiture. Ce qui est régulièrement arrivé, même à des femmes ou des enfants ! Les flics sont là pour éviter l’accident.

 

L’écrivain évoque souvent l’angoisse de la page blanche, vous, c’est plutôt l’inverse, vous parlez de l’ivresse face à une page vierge… Cela veut dire que vous n’avez pas peur de manquer d’idées ?

C’est même le contraire ! Je remplacerais même « ivresse » par « vertige ». J’ai tellement de trucs dans la tête que je me demande plutôt : « qu’est-ce que je ne vais pas dire ? ». J’ai cette chance d’avoir des centaines d’histoires déjà prêtes. J’ai plusieurs séries déjà dans mes tiroirs, d’autres idées de romans… Mon prochain livre sera encore moins procédural et se passera en campagne, dans un tout petit commissariat qui va se trouver confronté à une histoire de disparition d’enfants.

On vous sent obsédé par l’envie de transmettre des émotions…

Même avec la meilleure des histoires, si on ne la fait pas vivre avec des émotions, ça ne sert à rien. Bien sûr, l’empathie est une notion essentielle, mais il faut aussi avoir le bon dosage dans son écriture. Je ne collerai jamais trois chapitres d’affilé axés sur la peine ou  la tristesse. Au bout d’un moment, ça deviendrait aussi indigeste qu’un gros gâteau à la crème ! Je procède donc par paliers, comme une cavalcade. Si je fais une scène d’action, je peux derrière faire une partie plus procédurale, et puis après, une autre centrée sur mon personnage, et ainsi de suite.

Qu’est-ce que le romanesque lorsque l’on parle des flics ?

Pour moi, c’est restituer le quotidien exceptionnel des flics. On a des vies incroyables, mais on a le nez tellement dedans, qu’on oublie que nos actions sont la plupart du temps hors du commun. Les flics sont les héros des temps modernes. Ils jouent chaque jour leur intégrité physique uniquement pour protéger l’autre et quand ils rentrent le soir à la maison, quand on leur demande comment s’est passé la journée, ils disent simplement : « ça va » pour ne pas mettre une charge sur les épaules de leur famille. Et le lendemain matin, ils recommencent, enfilent leur gilet pare-balles comme un super-héros prendrait sa cape, reprennent leurs menottes et leur flingue et ils repartent au boulot. Je suis littéralement amoureux des policiers, c’est un job incroyable !

Vous faites aussi très attention à soigner la fin de vos histoires…

Je suis hyper flippé du « tout ça pour ça ». Si le lecteur reste sur sa faim, alors le livre est raté. John Irving m’a dit un jour : « Il faut que ton final justifie les quatre cents pages qui le précèdent ».

Vous avez été flic pendant quinze ans, le métier ne vous manque pas ?   

L’adrénaline, le terrain, l’équipe… ce sont des choses qui me manquent, mais sûrement pas les procédures ! Les vices de procédures sont notre angoisse. Aujourd’hui, j’ai les mêmes horaires infernaux qu’en PJ, mais je les fais en toute sécurité derrière mon bureau, dans un appartement qui ressemble encore à celui d’un flic.

 

Entre deux mondes

Editeur : Michel Lafon

Nombre de pages : 413

Broché 19,95 euros