RENCONTRE AVEC : Raymond DEPARDON

Dans les coulisses de Délits flagrants

En janvier 1994, le photographe, cinéaste et écrivain Raymond Depardon pose sa caméra dans l’enceinte du Palais de Justice de Paris : il tourne Délits flagrants, un documentaire consacré à la justice, et plus précisément à la 8e section chargée des crimes et des délits flagrants. Pour la première fois, une telle autorisation est accordée à un réalisateur. L’exposition Traverser de Raymond Depardon qui se tient du 13 septembre au 17 décembre 2017 à la Fondation Henri Cartier-Bresson est une occasion de revenir en images sur ce film et sur son lien avec la préfecture de Police.

Lorsqu’une personne est arrêtée en flagrant délit par la police, en cas de défèrement, elle comparaît devant le substitut du Procureur de la République. Ce sont ces entretiens à huis clos que le spectateur est invité à découvrir dans le documentaire de Raymond Depardon, tout en suivant l’itinéraire procédural de ces « petits délinquants », de leur arrivée au dépôt, jusqu’à leur rencontre avec un avocat, le plus souvent commis d’office. Le spectateur assiste ainsi à quatorze face-à-face entre un prévenu surpris en « flagrant délit » et un substitut du Procureur de la République.

Cinéma du réel

Devant la caméra fixe et pudique, les prévenus se succèdent dans l’intimité du bureau du substitut du Procureur , toujours filmés de profil pour préserver l’anonymat des personnes : un voleur à la tire, un drogué, un joueur de bonneteau, un mari violent, une femme alcoolique, un garçon qui a insulté des policiers, un fils de bonne famille qui a tagué un wagon de métro, des étrangers en situation irrégulière, une fille en rupture avec sa famille, une prostituée, un chômeur, un voleur de portefeuilles… Impassible, la caméra enregistre les aveux, les regrets, le mutisme, les monologues, la roublardise ou les dialogues de sourds. Les huis clos sont intenses et chaque entretient entre le substitut et les prévenus permet une part de vérité lorsque les actes sont évoqués.
Pour réaliser ce documentaire, Raymond Depardon a filmé avec leur accord 86 personnes et en a retenu 14, toutes jugées et qui n’ont pas fait appel. Les noms que l’on entend ont été modifiés. En 1995, le film obtient le César du meilleur film documentaire.
Le monde police-justice, si étroitement lié, n’est pas indifférent au cinéaste : en 1982, Raymond Depardon place déjà sa caméra dans un commissariat du 5e arrondissement de Paris avec Faits divers, un film acheté par les écoles de police pour y être projeté et préparer les élèves à une partie de leur quotidien.

INTERVIEW : RAYMOND DEPARDON

 

©Palmeraie et désert
Portrait de Raymond Depardon en pleine action : le cadrage, l’obsession de toute une vie.

 

Alors que sort en salle le 29 novembre 12 jours, le nouveau film documentaire de Raymond Depardon, le réalisateur a gentiment accepté de répondre à nos questions pour notre blog afin d’évoquer les liens qui existent entre son travail et la préfecture de Police.

PREF POLICE LE BLOG : Pourquoi avoir choisi la 8e section « Crimes et délits flagrants » pour dépeindre la justice ?
RAYMOND DEPARDON : Pendant le tournage du film Faits divers, j’ai eu l’occasion d’accompagner des policiers qui emmenaient des prévenus au dépôt. C’est à ce moment là que j’ai pris connaissance de l’existence de la huitième section et que j’ai rencontré des substituts du Procureur. Il m’a fallut sept ans pour obtenir l’autorisation de tournage.

PPLB : Vous dites avoir mis sept ans pour voir se concrétiser le projet Délits Flagrants, qu’est-ce qui a été le plus complexe pour cette préparation ?
RD : … En raison du code civil qui indique que les prévenus doivent rester anonymes. Á un moment donné, le greffier était absent et j’ai proposé au Procureur M. Cotte de prendre la place du greffier avec ma caméra pour filmer l’entretien entre le substitut et le prévenu de profil (ce dispositif préservant une forme d’anonymat fut validé ndlr). Mes deux films tournés au palais de justice : Délits flagrants et 10e chambre servent de support pédagogique dans les lycées, les écoles de police et l’école de la magistrature.

PPLB : Qu’avez-vous ressenti comme ambiance dans les sous-sols de la préfecture de Police, lors des passages de prévenus entre la souricière et le dépôt ?
RD : C’était impressionnant… ces couloirs sont très longs et très sombres, heureusement qu’il y avait des panneaux pour retrouver son chemin.

PPLB : Que sont devenus tous les rushs de Délits flagrants et de 10e chambre ? Seront-ils un jour disponibles ?
RD : Nous sommes en train de déposer tous ces éléments au département audiovisuel de la BNF pour une mise à disposition des chercheurs.

PPLB : En 1982, vous avez aussi tourné plusieurs mois dans le commissariat du 5e arrondissement à Paris pour Faits divers. Vous avez déclaré en interview que cette expérience avait un peu changé votre vision de la police, en faisant notamment allusion aux versions délivrées par les médias… vous pourriez développer ?
RD : En passant trois mois à l’hôtel de police de la place Maubert, commissariat et police judiciaire j’avais constaté que le travail des policiers était plus axé sur de l’assistance avec bienveillance que ce que je pensais. La sécurité des biens et des personnes mobilise beaucoup le personnel sur des petites affaires peu spectaculaires, aujourd’hui c’est toujours la même chose.

PPLB : Pouvez-vous nous parler de votre nouveau film, 12 jours ?
RD : 12 jours revient sur l’hospitalisation psychiatrique sans consentement. Le titre fait référence à une loi qui oblige les psychiatres, dans un délai de douze jours, à soumettre au juge des libertés et de la détention le dossier contenant le programme de soins. J’ai filmé les entretiens entre les personnes hospitalisées et les juges.

PPLB : Le 36 quai des Orfèvres vient de déménager, la Justice suivra bientôt, irez-vous visiter les nouveaux locaux ?
RD : Je l’espère… en tout cas je pense que c’est une date importante… l’accueil des justiciables en avait vraiment besoin. J’espère que les architectes y ont bien pensé.

 

DIAPORAMA
Découvrez en exclusivité la série de photographies prise dans les sous-sols du 36, Quai des Orfèvres lors du tournage de Délits flagrants


La préfecture de Police tient à remercier vivement Monsieur Raymond Depardon, Palmeraie et désert, la Fondations Henri Cartier-Bresson et l’agence Magnum Photos pour avoir permis cet article et autorisé la reproduction de ces images, un témoignage  exceptionnel.

« Peut-être que l’enfermement m’a motivé pour faire certains films, et notamment Délits flagrants. J’ai mis sept ans à avoir l’autorisation. J’allais à vélo au Palais de justice. Je me souviens, je voyais Guy Gaultier, le premier substitut, et puis après le Procureur, Bruno Cotte. J’allais papoter avec eux, ce qui est complètement fou. » *

©Raymond Depardon/Magnum Photos

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« Mais je suis surpris d’avoir fait des films un peu durs à Paris : Faits divers, Délits flagrants. Je me suis demandé si je réglais des comptes, s’il y avait de la colère contre la ville. Paris est haine et amour comme toutes les villes du monde. Je n’ai pas de comptes à rendre. Je ne suis pas en colère contre les institutions parisiennes ou françaises. » *

* Propos de Raymond Depardon extraits du catalogue TRAVERSER © édition Xavier Barral 2017

 

 

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