INTERVIEW : Pierre Piazza ou Alphonse Bertillon de A à Z

Maître de conférences en Science politique Université de Cergy-Pontoise, Pierre Piazza est l’auteur d’un ouvrage riche et étonnant sur Alphonse Bertillon, père de la police scientifique. Avec la contribution de l’identité judiciaire de la préfecture de Police, « Un œil sur le crime, naissance de la police scientifique » dévoile de A à Z (de l’anthropométrie judiciaire  à la zoométrie) les secrets de celui qui inspire encore les techniques d’enquêtes des policiers d’aujourd’hui.

Pourquoi avoir réalisé un tel ouvrage ?

L’ouvrage Un œil sur le crime publié par les éditions Orep se présente sous la forme d’un abécédaire qui vise à expliquer, de manière pédagogique et en faisant appel à une riche iconographie, le rôle fondamental joué par Alphonse Bertillon dans l’avènement et l’essor de la police technique et scientifique tant en France qu’à travers le monde. L’idée de constituer un tel ouvrage est née à la suite d’une exposition que j’ai conçue et réalisée sur cette thématique en partenariat avec le Service régional de l’Identité judiciaire de la préfecture de police de Paris et Pascal Vincent (le descendant d’Alphonse Bertillon). Valorisée au musée de Vire en Basse-Normandie en 2015, cette exposition a été vue par plus de 10 000 visiteurs. De même, la bibliothèque numérique relative à ce sujet que j’ai constituée sur le site Internet de Criminocorpus (musée numérique d’histoire de la justice, des crimes et des peines) fait l’objet de très nombreuses consultations. L’intérêt que suscite le bertillonnage tant auprès des chercheurs qu’auprès du grand public m’a donc encouragé à proposer cet ouvrage à destination d’un large lectorat. 

À quoi le lecteur doit-il s’attendre en parcourant « Un oeil sur le crime » ?

Chaque lettre de l’alphabet constitue une occasion de mettre en lumière de manière originale les savoirs, les instruments, les méthodes et les procédures promus par Alphonse Bertillon afin de mobiliser la science et la technique au service de la police et de rendre ainsi son action plus efficace. L’ouvrage évoque aussi les nombreux enjeux – bien souvent encore toujours d’actualité – auxquels les multiples facettes du bertillonnage renvoient : le développement de la logique indiciale, le processus de modernisation des forces de l’ordre, la massification du fichage, les problèmes soulevés par l’importance que tend à revêtir la figure de l’expert, etc. Les 26 chapitres de cet ouvrage sont illustrés par de très nombreux documents iconographiques d’époque (fin XIXe-début XXe siècle) dont la plupart n’avaient jamais été publiés.

Comment le Service régional de l’Identité judiciaire de la préfecture de Police a-t-il été impliqué dans le projet, quel fut son apport dans la réalisation du livre ?

Le Service régional de l’Identité judiciaire de la préfecture de Police (SRIJPP) doit beaucoup à Alphonse Bertillon… Puisqu’il l’a créé en 1893 ! Son directeur actuel, le commissaire divisionnaire Xavier Espinasse qui est passionné d’histoire, a été soucieux de tout mettre en œuvre afin de faciliter la réalisation de ce livre. Outre sa parfaite connaissance du sujet qui s’est avérée précieuse pour éclairer des aspects peu connus du bertillonnage, il a su mettre à ma disposition des documents exceptionnels qui – reproduits dans l’ouvrage – contribuent à l’enrichir. Je pense en particulier à cette très belle photographie sur laquelle on distingue Alphonse Bertillon en train de procéder à la signalisation de Raymond Callemin (dit « Raymond la Science ») de la bande à Bonnot.  Je pense encore à ce magnifique album photographique portant sur les stigmates de la main des ouvriers travaillant à Paris que Bertillon avait confectionné pour le placer sous les yeux du plus grand nombre lors de l’Exposition universelle organisée dans la capitale entre mai et octobre 1889.

Après avoir lu votre livre de A à Z, devient-on « incollable » sur Bertillon ? Que retenez-vous de son apport dans la police scientifique d’aujourd’hui ?

En effet, le lecteur pourra se faire une idée très précise des apports déterminants d’Alphonse Bertillon dans le processus de rationalisation des techniques policières d’identification des personnes. Ainsi, il contribue activement à l’élaboration d’une forme de signalement quasiment « mathématique », à l’instauration d’un strict protocole photographique visant à produire en série des clichés face/profil normalisés, à  la mise en œuvre d’un classement rigoureux de millions de données à caractère personnel dans des fichiers érigés en véritable « mémoire de papier », etc. Parallèlement, Bertillon révolutionne les modes d’intervention policiers sur les scènes de crime et d’infraction en inventant des procédures et des outils permettant la collecte, l’analyse et la conservation méthodiques de traces extrêmement diverses qui sont désormais appréhendées comme des « preuves techniques » grâce auxquelles il devient possible d’élucider plus aisément les délits et les crimes.

 

 

                 

 

 

 

 

 

 

Peut-on devenir un « expert » après avoir lu votre livre ?

Indéniablement, il apparaît indispensable pour devenir un « expert » de bien connaître et comprendre ce que doivent à Alphonse Bertillon les méthodes et les pratiques appliquées actuellement en matière de police scientifique. Certes, les techniques ont considérablement évolué et offrent des possibilités nouvelles, mais Bertillon a défini et codifié nombre de principes fondamentaux qui régissent toujours aujourd’hui les protocoles policiers d’identification des individus, d’interprétation des traces et des indices les plus infimes, de classement d’informations sur l’identité d’individus soupçonnés d’avoir enfreint la loi, etc. Au début du XXe siècle, Arthur Conan Doyle avait d’ailleurs déjà pressenti le caractère déterminant des « inventions » du fondateur  du premier service de l’Identité judiciaire au monde puisqu’il écrivait dans Le chien des Baskerville :

« – Je suis venu chez vous, Monsieur Holmes, parce que je sais que je n’ai rien d’un homme pratique et que je me trouve tout à coup aux prises avec un problème grave, peu banal.
Vous connaissant comme le deuxième plus grand expert européen…
– Vraiment, Monsieur ? susurra Holmes non sans une certaine âpreté. Puis-je vous demander qui a l’honneur d’être le premier ?
– À un esprit féru de précision scientifique, l’œuvre de M. Bertillon apparaît sans rivale ».

Photos extraites de la collection particulière de Pierre Piazza, tous droits réservés

 

L’œil de l’IJ

Seizième chef de l’Identité Judiciaire (IJ) après Alphonse Bertillon, M. Espinasse, commissaire divisionnaire, chef du service régional de l’Identité Judiciaire, a bien voulu nous livrer le regard qu’il porte sur cet ouvrage.

« C’est un remarquable ouvrage pour lequel nous avons beaucoup collaboré par la fourniture de documents iconographiques et qui ont appartenu à Bertillon.
Bertillon était un touche-à-tout, un homme orchestre qui a inventé des choses dont on se sert encore. Il n’est pas un personnage du passé mais c’est un précurseur qui est très motivant pour nous.
Cet ouvrage permet également de valoriser le patrimoine de notre service qui est unique au monde puisque l’IJ de la préfecture de Police est le plus ancien service de police scientifique au monde. Ceux des autres capitales ont été bâtis sur le modèle de celui créé par Alphonse Bertillon, qui fut une célébrité mondiale.
Ce livre est formidablement illustré et rassemble des éléments qu’on ne trouve nulle part ailleurs de façon aussi précise et concentrée. »

 

 

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